Clint Eastwood s’égare dans un film aux facettes trop multiples. L’histoire de John Edgar Hoover, tout à la fois patron du FBI, créateur des fichages des empreintes digitales, personnage controversé et homosexuel dans une époque où les Etats Unis traquent les communistes : vous voyez ?
En musique, on a coutume de dire que la mélodie naît de la somme des tensions et des détentes. Celle d’accords parfaits qui dégénèrent et forment des mélodies. Toutes ces dissonances et ses assonances se combinent et forment une histoire dans une vision téléologique. Une histoire aux vibrations multiples.
Au cinéma, la construction du fil qui conduira le spectateur jusqu’à la réflexion et la synthèse obéit globalement aux même conditions : il faut généralement une situation initiale, des péripéties dont une centrale et qui semble impossible de premier abord à résoudre (le climax). Les nœuds, les dénouements font avancer une histoire qui se dévoile sur plusieurs plans et sur plusieurs pans.
La difficulté principale dans ces deux arts consiste à ne pas s’égarer dans l’histoire. Oui, il faut développer la problématique et les nœuds dans des situations diverses : la profondeur naît de cette superposition de couches. Mais il faut faire attention : tout doit rapidement être raccordé au fil principal de l’histoire sous peine d’égarement.
De quelle histoire s’agit-il dans J. Edgar de Clint Eastwood ?
De celle du controversé directeur du FBI pendant de si longues années ? De cet homme, aussi proche de l’illégalité que de la légalité, et qui va jusqu’à faire chanter le président des Etats Unis grâce à des enregistrements clandestins ? De celui qui a développé les techniques d’investigations modernes et scientifiques et qui a généralisé les fichiers d’empreintes digitales ? Est-ce l’histoire d’un fonctionnaire traquant les terroristes communistes ?
S’agit-il d’une histoire majoritairement psychologique ? Celle d’un homosexuel refoulé ? Celle d’une vie ascétique et sans sexualité, d’aucune sorte ? Celle d’un profil œdipien, narcissique et aux forts problèmes psychologiques ?
Peut-on lire une ambition plus personnelle de Clint ? Cette histoire est-elle un prétexte à une parole politique ? Peut-on voir un avertissement dans cette scène où l’on voit à la télévision Nixon passer dans la rue à l’occasion de sa prise de fonction et où la voix de Hoover, en off commente : "n’oublions pas le passé" ?
L’ambition de saisir dans sa totalité l’histoire d’un homme, celle d’un pays, d’un profil psychologique, d’une époque … tombe à l’eau. Il n’y a pas de fil conducteur, et le spectateur ballotte dans un cinéma où l’on ne peut pas se raccrocher à grand-chose.
Clint s’en est-il aperçu ? Sans doute. Les maquillages appuyés, le traitement de la relation mère-fils et de l’homosexualité grossier vont dans cette direction. On ne peut pas lui en vouloir ; il tente de marquer des points de repère qui n’existent pas.
Malgré tout, le film se laisse voir. Mais on préférera se retourner vers Grand Torino : là se trouve le vrai Clint Eastwood.




