Take shelter, un film de Jeff Nichols
Take Shelter commence presque comme un western : un homme debout sur le seuil de sa maison face aux plaines de l’Ohio, scrute l’horizon et flaire une menace. Mais ni indiens, ni bandits ne viennent troubler le paysage, le danger vient du ciel, de l’orage qui s’approche, et qui vu à travers le regard de cet homme (interprété par l’excellent Michael Shannon), paraît spectaculaire. En quelques plans d’une extrême simplicité, un ciel qui s’assombrit, un visage inquiet, les branches d’un arbre secouées par le vent, des gouttes de pluie jaunâtre qui tombent sur une main, le réalisateur arrive à nous faire sentir l’apocalypse. Voilà qui va secouer la planète cinématographique : la naissance d’un grand réalisateur ! Pourtant, Jeff Nichols, américain âgé de 33 ans originaire de l’Arkansas, n’en est pas à son premier film. En 2008, il nous livrait Shotgun stories, une tragédie antique en Arkansas sous influence fordienne, l’histoire de deux fratries ennemies qui s’entretuaient autour de la mort de leur père.
Son deuxième film, Take Shelter est loin du film catastrophe classique, et s’il prend les chemins détournés du fantastique et du film de nre, il vise autre chose, une peinture de l’Amérique en crise, bouffée par la paranoïa.
Take Shelter Extrait 2 par toutlecine
Le personnage principal, Curtis La Forche est un mari aimant, père attentif d’une fillette sourde-muette, employé estimé d’une entreprise de forage qui grâce à sa mutuelle va pouvoir payer une opération à sa fille. Famille modeste et à l’abri du besoin, mais dont l’équilibre précaire pourrait facilement basculer. Et dans ce tableau calme, c’est bien plutôt les tempêtes sous le crâne du personnage qui sont à craindre et que filme le réalisateur. Par un effet de miroir et de contagion, les tourments du ciel que reflète le visage de Curtis sont en réalité ses propres tourments intérieurs. Il est le seul à voir les éclairs, à entendre le tonnerre, il fait des rêves terrifiants de réalisme qui continuent de le hanter le jour et dont il garde des séquelles – le bras endolori par la morsure du chien, la bouche ensanglantée, des draps souillés. Filmés de manière très réalistes, il n’y a cependant aucun doute quant à leur statut de rêves – ces scènes se terminent par le réveil du personnage - mais ce qui intéresse le réalisateur est comment ces rêves contaminent la vie du personnage et en font un esclave de ses sensations « it’s not just a dream, it’s feeling » dit Curtis.
Pour décrire l’état psychique et obsessionnel du personnage, JeffNichols reste sur le terrain du réalisme, filmant les actions quotidiennes de Curtis comme d’un cow-boy qui se préparerait soigneusement à répondre à une attaque. Ainsi tous ses gestes sont bientôt dirigés par sa seule obsession : protéger sa famille – par la construction d’un grillage autour de la niche du chien, achat de matériel de construction pour un abri anti-tornade, masque à gaz, boîtes de conserve alimentaires, construction de l’abri souterrain, installation du confort minimum. Le film joue sur plusieurs rythmes différents, entre torpeur et attente de la catastrophe à travers la description réaliste du quotidien, et fulgurance des visions et des scènes de tornades réelles ou rêvées.
Là où le film est fin, c’est qu’il ne pose jamais le personnage comme fou, mais il se questionne avec lui sur ce qui lui arrive et amène le spectateur à se poser lui aussi ces questions. Ainsi, le parti pris est de dépeindre d’abord Curtis comme posé, entouré et stable pour ensuite le montrer gagné par la paranoïa et le doute. Son comportement inhabituel et paranoïaque vient semer le trouble dans la famille, car en voulant la protéger, il devient lui-même une menace pour eux. Le personnage ressemble à ces héros tragiques qui alors que toutes les conditions de leur bonheur sont réunies, par fatalité, provoquent leur propre malheur. La peur de tout perdre manque réellement de lui faire tout perdre, cette peur s’immisce dans le quotidien et a des répercutions sur la paix du ménage
Plus qu’un film catastrophe, Take Shelter est un grand film sur le couple, ce qui le met en danger, et ce qui le renforce. Dans une scène magnifique où Curtis est face au trou qu’il vient de creuser dans le jardin, son épouse (jouée par Jessica Chastain dans un rôle bien différent de celui qu’elle campait dans The Tree of Life) vient le voir. Sans se tourner vers elle, il demande, lucide et impuissant, si elle va le quitter. Par excès d’amour, et conduit par ses rêves et son obsession, il en vient à se méfier de son entourage et de son épouse, à se replier sur lui-même, à dissimuler, provoquant dispute et incompréhension. En réalité, c’est son amour qui le rend malade, l’obsession de protéger sa famille le ronge, et sa psychose est le revers de l’idéologie américaine du foyer.
Tout repose sur l’ambivalence d’un personnage tiraillé entre son obsession de protéger sa famille, et sa raison qui le fait douter de ce qu’il voit, et de ses rêves. Il consulte un psychologue, énumère ses symptômes, raconte ses rêves, rend visite à sa mère schizophrène, et lui demande comment sa maladie s’est déclarée, consulte des livres sur la psychiatrie. Le trouble qu’on ressent devant ce film vient du fait que le personnage est assez sensé pour se poser la question de sa folie. Curtis est-il fou ou est-il Cassandre qui sent venir l’apocalypse ?
Le film ne résout pas la question et travaille les sensations du spectateur, ainsi notre propre sentiment est ambivalent à l’égard du personnage, nous sommes tour à tour terrifiés par ses visions et croyons à la prémonition de ses rêves, puis nous sommes persuadés de sa folie, sans nous départir du doute que tout cela soit bien réel. Nous sommes longtemps hantés par les sensations et les visions que le film a provoquées en nous.




